SUN ZI -L’Art de la Guerre

L'Art de la Guerre, rouleau sur bambou datant de l'empereur Qianlong (XVIIIe siècle)

L’Art de la Guerre, rouleau sur bambou datant de l’empereur Qianlong (XVIIIe siècle)

J’avais entendu lors d’une discussion sur la série des Total War  : »Sun Zi c’est le Elvis de la stratégie, avant lui il n’y avait rien, mais maintenant , tout le monde lui est redevable« . Je confesse que la métaphore est grossière mais elle a au moins le mérite de rappeler à quel point le stratège chinois apparait comme indissociable de la question. Mais, contrairement au King de Memphis, la vie de Sun Zi [1] reste relativement obscur, au point que son historicité est régulièrement remise en cause. Selon l’historien Sima Qian (1er siècle av. JC) dans ses Chroniques Historiques (Shiji Xuan), il aurait été un général de l’état de QI (au sud de l’actuel Pékin). L’épisode le plus célèbre le concernant se rapporte à sa rencontre avec le roi Helu de Wu. Mis au défi par le roi de démontrer son art de diriger une armée en prenant des femmes pour soldats, Sun Zi organisa deux équipes, chacune menée par une des favorites du roi. Aux premiers ordres donnés, les femmes rirent et n’exécutèrent pas les ordres. Le général décréta que si les soldats n’obéissent pas, c’est à lui-même de se remettre en cause. Sun Zi prit donc le temps de réexpliquer les ordres mais , les troupes s’esclaffèrent de nouveau. Cette fois-ci il avança que si malgré des ordres expliqués clairement par le général, les soldats n’obéissent toujours pas, la faute en revient aux officiers. Il fit donc décapiter les deux favorites du roi, malgré les supplications de ce dernier et par la suite fit parfaitement exécuter les manœuvres par les troupes. Le roi, malgré la perte de ses favorites, nomma Sun Zi général. Il avait réussi à diriger des troupes qui n’étaient pas des soldats ainsi qu’à démontrer son art à un souverain en restant lui-même indépendant afin d’atteindre son but. Car si le roi voulait une démonstration, c’est qu’il avait lu les Treize Articles, plus communément appelés aujourd’hui l’Art de la Guerre. Sun Zi, ou, plus vraisemblablement, l’ensemble des auteurs ayant donné naissance à ces préceptes, aurait rédigé son ouvrage entre la période du « Printemps et Automnes » (722 à 476 av. JC) et la suivante, celle des « Royaumes Combattants » (475 à 221 av. JC). Cette interrogation sur la date de rédaction entretient parfois la confusion avec Sun Bin (mort en 316 av. JC), présenté comme son successeur, voire même son « petit-fils », ayant lui aussi rédigé un Art de la Guerre. Toutefois, Sun Bin intègre dans son ouvrage des stratagèmes pour des sièges, ce qui est une évolution propre à la période des « Royaumes Combattants », et Sun Zi n’aborde pas le sujet de la cavalerie, importée en Chine vers 320 av. JC par les peuplades nomades du nord.

Statue de Sun Zi  à Yurihama, Tottori, JAPON

Statue de Sun Zi à Yurihama, Tottori, JAPON

Fait intéressant sur la transmission du texte à travers les âges :  le plus ancien exemplaire jamais retrouvé, dans la tombe d’un haut fonctionnaire militaire de l’époque des Han occidentaux (206 à 8 av. JC), est quasiment identique aux versions du XVIIIème siècle sur lesquelles furent basées les premières traductions. Et à ce propos, si le Japon médiéval était déjà familier de l’Art de la Guerre, l’occident ne connut l’œuvre de Sun Zi qu’à partir de 1772 et la traduction en français faite par le père Amyot, missionnaire à Pékin. Aujourd’hui considérée comme alourdie par des omissions et les réflexions greffées par le traducteur sur l’œuvre de base, elle eut le mérite de lui ouvrir les portes de l’Ouest. La première traduction anglaise, sera elle due au capitaine E.F. Calthrop en 1905 et ne fut pas exempte de reproches. Il faudra attendre 1963 (!) et la traduction du général américain Samuel B. Griffith pour une version qui fera l’unanimité. En France, récemment, la traduction de la sinologue Valérie Niquet aux éditions Economica a redonné une nouvelle force au texte. Une œuvre qui puise, entre autres, dans le taoïsme pour voir dans le rapport de force un perpétuel mouvement nécessitant d’incessants plans et calculs et où nulle victoire n’est décisive. Plus surprenant pour un traité militaire, il y est souvent question de gagner sans combattre et toute notion d’honneur telle que la connaitront par la suite les chevaliers occidentaux et les samouraïs japonais en est absente. Un bon général ayant, pour l’auteur, comme défauts de ne pas craindre la mort, de trop s’attacher à la vie, la colère, le sens de l’honneur et la compassion. L’ouvrage allant bien au-delà de conseils tactiques, s’attarde sur les éléments sur lesquels baser sa stratégie : la cause morale, les conditions climatiques et géographiques, le dirigeant ainsi que l’organisation et la discipline. Ces notions étant à équilibrer pour aller au-delà de la simple victoire.

Longtemps considéré parmi les « sept classiques militaires » [2] chinois à connaitre pour être haut fonctionnaire impérial, l’Art de la Guerre tombera en désuétude en Chine [3] jusqu’à revenir dans les années 1980 sous l’impulsion nationaliste du pays, par une exploitation à la fois militaire et culturelle. Dans les écoles de guerre contemporaines, on ne le retrouve qu’assez peu à l’exception de l’Amérique du sud, quelques pays d’Afrique et, fait notable, dans le corps des Marines des États-Unis. Paradoxalement, tout en étant pourtant significatif de la diffusion du fait guerrier dans la société, Sun Zi et son Art de la Guerre se voit enseignés en écoles de commerce, distribués à des sportifs avant des championnats du monde ou même dans les mains les plus incongrues…

Les experts sont formels: il n'y a aucun trucage dans cette image.

Les experts sont formels: il n’y a aucun trucage dans cette image.

Victime de sa postérité ou œuvre vidée de sa substance? Dans le domaine de la stratégie militaire, l’Art de la Guerre reste un incontournable à connaitre, un classique à avoir dans sa bibliothèque pour tout curieux de l’histoire militaire ou stratégique. Ce n’est pas pour rien que les créateurs de la renommée série de jeux Total War, évoquée en début d’article, avait basé leur premier jeu sur les conflits de l’ère Sengoku au Japon, évoquant dans leur game-design l’esprit de Sun Zi.

[1] Sun Zi, Sun Tzu, Sun Tse… Quelle est la bonne orthographe? Si phonétiquement le nom donne « Soeun Tseu » la plus récente traduction de la langue chinoise donnerait « Sun Zi ». Néanmoins « Sun Tzu » reste d’un usage encore très populaire, notamment depuis la traduction de Griffith.

[2] Les « sept classiques militaires chinois » aussi appelés « sept traités de la guerre » sont les suivants: l' »Art de la guerre de Sun Zi », le « Traité militaire » de Wou-tseu , le « Code Militaire du grand Maréchal », l’ »Art du Commandement du commandant », les « Trois Ordres stratégiques » de Houang-che kong San-liue, les « Six Arcanes » , et « Questions de l’empereur des T’ang au général Li Wei-Kong ».

[3] A noter toutefois que Mao en fera une de ses références et qu’au Viêtnam le général Giap saura en tirer profit également...

Cet article est basé sur les sources suivantes:

– Guerres et Histoire n°1, un classique revisité « Sun Zi pour les bleus ».

– L’Art de la Guerre, traduit par Valérie Niquet 3ème édition chez Economica.

Doit-on enseigner Sun Tzu aux militaires?

Sun Tzu France.

L’apport de Sun Tzu dans la pensée stratégique moderne, par Pierre Fayard (vidéo).

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