Mark Owen – Ce jour-là

Il est de ces bouquins dont le contexte de sortie et leurs intentions sont parfois plus passionnants que le contenu même.Heureux hasard, c’est le cas de l’ouvrage du jour : Ce jour-là (No Easy Day en VO) de Mark Owen, pseudonyme de Matt Bissonnette, ancien membre des forces spéciales des Etats-Unis. Le livre, coécrit avec Kevin Maurer, est le premier témoignage direct de l’opération « Neptune Spear » qui a mené à la mort d’Oussama Ben Laden le 2 mai 2011 près d’Abbottabad au Pakistan. Et ce, à peine un peu plus d’an après les faits. Intéressant phénomène de la « sur-communication », quand on sait que Cornelus Ryan mit plus de 15 ans à écrire son célèbre « Le jour le plus long »…

L’histoire, tout le monde la connait, avec l’arrivée des deux Black Hawks sur la résidence pakistanaise du chef d’Al-Qaïda, le crash d’un des aéronefs puis la brève lutte qui a mené à la mort de Ben Laden puis l’évacuation de la dépouille. L’exclusivité du bouquin étant de révéler que contrairement à ce qu’a déclaré le président Obama, Ben Laden n’est pas mort les armes à la main. Une révélation que toutefois bien des commentateurs ont remis en cause. [1]
Et tout ça sur 300 pages? Hé bien non, l’opération à proprement parler ne s’étale « que » sur 70 pages. Le reste revient façon parcours d’initiation sur la montée de l’auteur au sein du SEAL Team 6 [2]. Les sélections pour faire partie de l’élite des élites, le sacrifice de la vie de famille, l’investissement dans les forces spéciales… voilà ce qui constitue l’essentiel du livre avec quelques opérations connues du grand public, comme la libération du capitaine Philipps. La version narrée ici est d’ailleurs moins politiquement correct que ce que le film de Paul Greengrass a monté au grand public. Le tout cadré par Kevin Maurer, qui en fait un récit dégraissé de ce qui pourrait être redondant, et le structure comme le début d’un épisode de série télé en faisant débuter l’assaut sur la chute du Black Hawk puis flash-back sur l’arrivée du SEAL dans sa nouvelle unité. Ce que la littérature y perd, l’efficacité y gagne amplement.

Zero-Dark-Thirty18

Le Seal TEAM 6 dans le film Zero-Dark-Thirty

Et mis à part ces quelques bonnes feuilles que vaut le livre? L’intention affichée d’Owen était d’écrire un livre de la trempe du Men in green faces de l’ex-SEAL Gene Wentz qui l’a inspiré plus jeune. Et sans s’enfoncer dans des considérations techniques, en partie pour cause de confidentialité, Owen y décrit sans fard une fraternité un peu particulière. Les commandos font surtout figure d’artisans qui savent où est leur place et que leurs actions profiteront à d’autres, gradés ou décideurs politiques. Des artisans sacrifiant en connaissance de cause leur vie à courir d’un théâtre d’opérations à un autre, enchainant les entrainements, mais que leur rôle dans l’ombre frustre aussi parfois. Et c’est là l’autre but de l’auteur, qui a mis à mal l’informelle loi du silence des forces spéciales et qui a valu à Owen la rancœur de certains de ses anciens frères d’armes. Paradoxalement, c’est cette frustration de l’ombre qui consolide souvent les liens de ceux qui vont sur le terrain. Mais l’opération « Neptune Spear » a fait plus que jamais sentir le poids de l’histoire sur les épaules de certains, concluant 10 ans de traque de l’ennemi public n°1. Une conclusion mise au crédit du président américain alors que sa réélection possible approchait. Peut-être fut-ce l’étincelle qui a mis le feu aux poudres et poussé l’ex-SEAL à mettre en avant le rôle des forces spéciales. Au point qu’il en fut accusé de vouloir décrédibiliser le président. Ce dernier étant dans le même temps soupçonné de s’appuyer sur Hollywood avec la sortie de Zero-Dark-Thirty, film relatant… la traque du chef d’Al-Qaïda et l’opération « Neptune Spear » à travers le point de vue d’une agente de la CIA.

Ce jour-là a aussi fait grincer des dents au Departement Of Defense, n’étant pas passé par la relecture des autorités. Volonté d’échapper à une censure? Difficile à croire, vu le nombre de précautions prises pour respecter les identités des différents acteurs et les protocoles utilisés. Il s’agirait selon certaines mauvaises langues de coiffer tout le monde au poteau et d »être bien « le premier » à relater de l’intérieur cet épisode de l’histoire des États-Unis, devançant ainsi le The finish: the killing of Osama Bin Laden [3] de Mark Bowden, auteur du célèbre La chute du faucon noir. On notera également le hasard faisant que le nom de ce dernier et le nom de plume choisi par Matt Bissonnette se ressemblent étrangement… Et de fait il fut bien le premier, sortant quelques mois aussi avant Zero-Dark-Thirty. Le point de vue authentique de l’homme de terrain contre la vision documentée et globale à travers une œuvre de fiction, mais est-ce bien une confrontation dont une seule vision doit demeurer?

Après le fracas des armes c’est bien celui des images et des mots qui reprend le dessus dans les conflits contemporains. Nelson, à ses capitaines devant Aboukir, leur dit : « d’abord remporter la victoire, ensuite en faire le meilleur usage ». L’aphorisme du brave amiral de la Perfide Albion reste plus que jamais à l’ordre du jour.

[1] Voir la tribune de Jean-Dominique Merchet.

[2] Seal TEAM 6 dont le nom de couverture est ici évoqué comme Naval Special Warfare Development Group  abrégé en DEVGRU. Il a aujourd’hui changé.

[3] Ouvrage subtilement traduit en France par « Il faut tuer Ben Laden »…

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Catégories :Bibliothèque

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1 réponse

  1. Très bon livre que j’ai dévoré. Le mélange entre sa mission et son parcours militaire est absolument génial.

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