CLAUSEWITZ – De la Guerre

Note d’intention : Il va sans dire que ce post se veut être une présentation générale de l’ouvrage, qui a pour but de dépoussiérer quelques clichés de l’œuvre-phare de Clausewitz. Vous ne trouverez pas ici une nouvelle lecture, ce dont l’auteur serait bien incapable. Il espère toutefois modestement donner au néophyte l’envie de découvrir ce classique, qui, plus que d’être simplement lu, demande à être étudié.

On est incontournable ou on l'est pas.

On est incontournable ou on l’est pas.

Né en 1780, engagé à 12 ans, Carl Von Clausewitz connaitra les guerres révolutionnaires puis les napoléoniennes. Fait prisonnier en 1806 après la défaite de Iéna, relâché un an plus tard, il intègre l’École de Guerre à Berlin en tant que professeur en 1810 où il enseigne la « petite guerre ». Il participe également à l’éducation militaire du prince hériter de Prusse, Frédéric-Guillaume et rédige à son attention Les principes fondamentaux de la conduite de la guerre en 1812. La même année il démissionne de l’armée prussienne pour celle du Tsar, délaissant ainsi le service du prince au profit d’un nationalisme prussien qui trouvera son écho lors du siècle suivant. Deux ans plus tard, il réintègre complètement l’armée de Prusse et participe à la bataille de Waterloo qui achève définitivement le crépuscule de l’aigle Bonaparte.
C’est pendant les quinze années suivantes qu’il écrira son traité De la Guerre, d’abord de 1815 à 1818 en étant en garnison à Coblence puis de 1818 à 1830 lorsqu’il dirige l’École de Guerre. Ce poste purement administratif entretiendra sa mélancolie habituelle alors que le désormais général s’attellera à son œuvre maitresse, ayant déjà à son actif le réputé La Campagne de 1812 en Russie qui analyse objectivement l’aventure napoléonienne.

Il ne l’achèvera jamais, décédant du choléra à Breslau en 1831.

Deux siècles après sa mort, les guerres qui opposaient des corps d’armée entiers s’affrontant à coup de canons ont laissé la place aux forces spéciales et à la dissuasion nucléaire. Pourquoi alors, l’œuvre du général prussien ayant surtout été officier d’état-major, demeure un des fondements de la stratégie militaire ?

L'éternel débat, la concision chinoise contre la philosophie "Kolossale". A lire sur ce blog http://suntzufrance.fr/tag/clausewitz/

L’éternel débat, la concision chinoise contre la philosophie « Kolossale ». A lire sur ce blog http://suntzufrance.fr/tag/clausewitz/

En soi De la Guerre est souvent vu comme un pavé imbitable encombré de détails techniques, dont les traductions et analyses sont autant de champs de bataille. Chacun en tirant des citations hors contexte justifiant tout et son contraire. Seulement trente ans après la mort de Clausewitz, l’écrivain militaire Friedrich Wilhelm Rüstow (1821 – 1878) en dira :

« Clausewitz est souvent cité, mais est fort peu lu, et nous avons même rencontré de ses plus fervents admirateurs qui ne s’étaient pas aperçus que son ouvrage est resté incomplet et qui ne savaient même pas que nous n’avions que la partie stratégique de « Vom Kriege »« 

Le traité devait effectivement être en trois parties : La stratégie donc, mais aussi la guérilla (ou petite guerre), que Clausewitz enseigna, et la tactique. Dans cette première et unique partie, on trouve huit livres :

• Livre I : De la nature de la guerre,
• Livre II : De la théorie de la guerre,
• Livre III : De la stratégie en général,
• Livre IV : L’engagement,
• Livre V : Les forces militaires,
• Livre VI : La défensive,
• Livre VII : L’attaque,
• Livre VIII : Le plan de guerre.

Chaque livre est à un stade d’avancement différent, les deux derniers étant surtout des ébauches, écrites à des époques différentes, d’où parfois des contradictions ayant alimenté des lectures tout aussi variées qu’opposées. A en croire les notes de l’auteur, seul le premier chapitre du premier livre serait effectivement achevé tel qu’il l’a voulu. Paradoxalement, c’est ce côté imparfait qui va assurer la pérennité de De la Guerre. Devenant par sa nature même objet de débat, le traité prend aussi une hauteur grâce à l’approche de Clausewitz qui contrairement à Jomini, qui le lui reprochera, ne théorise pas la guerre. A une approche « scientifique », le prussien y préfère une analogie avec l’art, influencé en cela par les études de logique de Kiesewetter, elles-mêmes inspirées du kantisme.

« Répétons-le : créer et produire, c’est le royaume de l’art ; rechercher et savoir c’est celui de la science. La conclusion s’impose : il vaut mieux parler d’art de la guerre que de science de la guerre »
De la Guerre – Livre II chapitre 3

Pour Clausewitz, la guerre c’est d’abord un duel dont il faut chercher la nature aussi bien « idéale » que « réelle », l’idée contre la pratique afin de mieux comprendre l’une et l’autre à travers la « friction ». C’est cette même « friction » que doit surmonter le stratège. Cette même guerre se composant de « l’étonnante trinité » : l’Etat, l’Armée et le Peuple. L’intervention de ce dernier élément est une nouveauté dans l’approche de la stratégie et reste pertinente encore aujourd’hui. comme l’a confirmé le général britannique Sir Rupert Smith ayant commandé durant la guerre du Golfe (1991), la Bosnie (1995) et l’Irlande du Nord (1996-1999)…
L’exemple de Napoléon, que l’auteur surnommera « Dieu de la guerre » fait intervenir la notion de « génie guerrier » : c’est ce qui permet de surmonter les quatre composantes de la guerre, à savoir le danger, l’effort physique, l’incertitude (qui aboutira à la notion de brouillard de guerre) et enfin le hasard.

Toutes ces composantes de la guerre sont subordonnées à deux célèbres principes clausewitziens parfois mal compris. Le premier et plus connu d’entre eux trouve même sa place dans le USS ALABAMA de Tony Scott, déclamé par Gene Hackman :

« La guerre est la continuité de la politique par d’autres moyens. Von Clausewitz!« 

Mais comme lui répondit Denzel Washington c’est un peu plus compliqué. Clausewitz fut le premier à voir la guerre comme une poursuite de la politique d’État et à insister sur la subordination du fait guerrier au fait politique. Le deuxième fait serait l’anéantissement de l’ennemi. Là aussi, tout comme le concept de « guerre absolue » évoqué par l’auteur, il sera sujet d’incompréhension. Clausewitz loin de ne voir que le carnage comme mode de victoire, souligne aussi la victoire morale sur l’ennemi, rompre les alliances de celui-ci, etc. Au point que l’idée de « bataille décisive » dont on lui prête souvent la paternité se voit aussi nuancée.

- Commandant, je crains que vous ne dériviez vers la Guerre Absolue - Pas du tout mr Hunter, j'utilise une stratégie défensive avec une tactique offensive, nuance!

– Commandant, je crains que vous ne dériviez vers la Guerre Absolue
– Pas du tout mr Hunter, j’utilise une stratégie défensive avec une tactique offensive, nuance!

Historiquement mal compris ces deux concepts ont donné lieu aux stratégies utilisées lors de la première guerre mondiale, mais aussi à celles utilisées par les régimes communistes, Lénine et Mao en tête. Ce dernier inversant même le concept pour en aboutir à l’adage : « La politique c’est la guerre sans effusion de sang ». L’histoire prouvera que la réalité fut toute autre.

Les deux premiers livres développent aussi la stratégie et la tactique à travers le prisme des moyens et de la fin. La tactique concerne le combat, la stratégie la guerre, la première étant subordonnée à la seconde. Et entre les deux se trouve l’opératique, fondé sur le mouvement. Clausewitz conceptualise également le « centre de gravité », le point où concentrer ses forces. Et qui, loin d’être le défaut de la cuirasse, serait d’avantage le noyau dur de l’adversaire. Il est aussi à souligner, que, comme évoqué plus haut, une des erreurs de l’interprétation de De la Guerre entre 1914 et 1918 fut de favoriser l’offensive alors que la défense est vue comme prioritaire dans le traité. L’auteur en détaille le concept et les avantages tout au long du livre VI, d’ailleurs bien plus fourni que celui sur l’attaque.

La "guerre populaire" (décrite au livre VI, chapitre 26), leçon tirée de la Vendée et des déboires de Napoléon en Espagne et en Russie. Un aspect ignoré du traité de Clausewitz dont on retrouve beaucoup plus de substances des les notes de cours qu'il donna à l'Ecole de Guerre. Ignoré pendant des années, ce chapitre sera déterré par Mao Zedong... et bien d'autres prendront sa suite.

La « guerre populaire » (décrite au livre VI, chapitre 26), leçon tirée de la Vendée et des déboires de Napoléon en Espagne et en Russie. Un aspect ignoré du traité de Clausewitz dont on retrouve beaucoup plus de substances des les notes de cours qu’il donna à l’Ecole de Guerre.
Ignoré pendant des années, ce chapitre sera déterré par Mao Zedong… et bien d’autres prendront sa suite.

Enfin, pour fournir ce rapide tour d’horizon, il faut aborder le domaine de la « guerre absolue » à laquelle aboutit « la montée des extrêmes ». Cette escalade se situe à trois niveaux : les fins politiques, les buts militaires et les moyens. En théorie, cet enchaînement permet d’accéder à une phase abstraite de la guerre, devenant absolue. Loin d’être synonyme de guerre totale, ce concept évoque une guerre autonome, existant par et pour elle-même. C’est à la mesure de cette guerre « idéalisée » qu’on comprendrait mieux la guerre réelle, « concrète ».

Mais est-elle si abstraite? L’idée d’un conflit nucléaire et l’autodestruction mutuelle par ripostes automatisées a redonné une seconde jeunesse à la notion de guerre absolue. Il n’est pas certain que Clausewitz envisageait une évolution pareille…Et c’est sans doute ce qui explique qu’ au XXIème siècle, De la Guerre trouve encore ses lecteurs et surtout ses commentateurs. Et il y en a eu et des prestigieux : Jomini, Liddel Hart, Fuller, Corbett… Même si dans le cas de René Girard, il s’agit de l’achever, Clausewitz reste plus ou moins présent suivant les pays et les époques. Si Napoléon n’a jamais écrit son fameux livre sur la guerre, Clausewitz, qui s’était d’ailleurs opposé à ce qu’il soit fusillé, a rempli ce vide et accédé lui aussi à une certaine forme d’immortalité.

Cet article est basé sur les sources suivantes:

De la Guerre, édition abrégée éditée chez Tempus sur une nouvelle traduction de Laurent Murawiec et présentée par Gérard Chaliand.

Traité de stratégie, d’Hervé Coutau-Bégarie 6éme édition

Dictionnaire de stratégie militaire, de Gérard Chaliand et Arnaud Blin

Histoire de la pensée stratégique de Sun Zi au nucléaire de Bernard Plénisson (ce post est basé sur le plan dédié à Clausewitz)

Publicités


Catégories :Bibliothèque, Classiques

Tags:, , , , , , , , , , ,

1 réponse

  1. Merci pour cet article. Je signale la réédition aux Editions Astrée de la traduction de Neuens qui était devenue introuvable (Carl von Clausewitz, De la guerre, traduit de l’allemand par Jean-Baptiste Neuens, Astrée, 2014, 826 p)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :