« HMS Dreadnought » (1906)

L'amiral John Arbuthnot "Jacky" Fisher (1841 - 1920). Maitre d’œuvre bon gré mal gré, du Dreadnought

L’amiral John Arbuthnot « Jacky » Fisher (1841 – 1920). Maitre d’œuvre bon gré mal gré, du Dreadnought

Fin 1906, le HMS Dreadnought est armé et déclenche une révolution pour les bâtiments de guerre en fixant la base des standards du cuirassé moderne. Meilleur armement, meilleur blindage, meilleur propulsion : Cet unique représentant de la classe qui porte son nom va changer la donne alors que le premier conflit mondial se profile.

GENÈSE.

L’homme derrière cette avancée est l’amiral John Arbuthnot Fisher (1841-1920), devenu First lord of the sea le 21 octobre 1904. Il lance rapidement le projet d’un cuirassé à l’artillerie majoritairement composée de calibre de 305 mm (12 pouces) et d’une vitesse de 21 nœuds minimum. L’idée avait déjà été avancée en 1903 par l’officier de marine et ingénieur italien, Vittorio Cuniberti. L’idéal, selon lui, était un déplacement de 17000 tonnes, une protection blindée de 12 pouces, 8 tourelles de 305 mm et une vitesse de 24 nœuds. La guerre sino-russe démontrera dans sa partie navale l’inconvénient des multiples calibres ; la télémétrie déjà peu fiable est rendue d’autant plus difficile par le besoin de différenciation d’impacts des calibres. La vitesse, habituellement peu prioritaire dans cette classe héritière des vaisseaux de ligne, est pourtant le grand atout des japonais à la bataille de Tsushima en leur permettant de « barrer le T » de la ligne russe et de prendre l’initiative.

De fait, le HMS Dreadnought profitera des avancées technologiques de l’époque en alliant les turbines à vapeur à propulsion mixte charbon/mazout, les tourelles de 305 mm, initialement prévues pour la classe précédente Lord Nelson et un blindage de 280 mm. Ce dernier point est un compromis par rapport à la « vision » de l’amiral Fisher pour qui la vitesse est la meilleure protection : « speed is armour ». C’est ce qui débouchera sur les croiseurs de bataille et la classe Invincible mis en service dès 1908.

Plan du bâtiment, on notera la simplicité des lignes et une disposition des canons de 305mm à l'arrière qui disparaitra sur les prochains dreadnought

Plan du bâtiment, on notera la simplicité des lignes et une disposition des canons de 305mm à l’arrière qui disparaitra sur les prochains dreadnought

CONSTRUCTION.

Quille posée le 2 octobre 1905, le bâtiment est armé le 2 décembre 1906, soit un an pour que le HMS Dreadnought soit opérationnel. Un record qui s’explique par la volonté de l’amiral Fisher qui avait été jusqu’à faire mettre en réserve l’acier nécessaire à la construction avant même qu’une cale ne soit disponible. Le cuirassé fera 161 mètres de long pour un maître-bau de 25 mètres et un déplacement de 18 420 tonnes. Si la coque a pu être revue pour gagner en vitesse, sa vitesse maximale restera de 21 nœuds, la priorité étant donnée au blindage qui atteindra au moins 280 mm sur la ceinture principale au niveau de la ligne de flottaison, les tourelles, barbettes, et le kiosque (300 mm pour ce dernier). Le tout se basant sur « l’acier cementé de Krupp », offrant une bien meilleure protection sur les surfaces l’utilisant.

Ce blindage fut donc développé après les modifications acquises par la puissance nécessaire pour atteindre 21 nœuds. Chose rendue possible par l’adoption des 4 turbines à vapeur Parsons alimentées par 18 chaudières mixtes Babcock et Wilcox. Le HMS Dreadnought embarquera en effet 3056 tonnes de charbon et 1138 tonnes de mazout, une nouveauté symbole d’un passage à venir entre deux combustibles. Le cuirassé aura une puissance de 26350 CV, la vitesse étant notamment un atout pour distancer les torpilleurs. Une vitesse donnée par les quatre arbres d’hélices ; les 2 intérieurs, « de croisière » ne fonctionnent qu’en marche avant, tandis que les 2 extérieurs sont utilisables dans les deux sens.

Pour son artillerie principale, le cuirassé sera doté de 5 tourelles à double tube de calibre 305 mm d’une portée maximale de 18 686 mètres. Initialement prévues pour la classe Lord Nelson, elles permettront de faire gagner encore plus de temps à la construction. Une sera disposée à l’avant (A), deux autres à l’arrière (X et Y), toutes dans l’axe du navire. Les deux autres sont disposées à bâbord (P) et tribord (Q), entre les deux cheminées. A noter que les deux tourelles arrière ne sont pas superposées, une disposition adoptée par peur d’une destruction simultanée mais qui sera abandonnée dans les constructions à venir. Cette artillerie permet en l’état d’aligner 8 tubes sur bâbord ou tribord, soit le double de ce que peuvent faire les autres cuirassés de l’époque.
L’artillerie secondaire sera composée de 27 canons de 76 mm, répartis autour de la superstructure et parfois montés sur le roof même des tourelles. D’une portée maximale de 8 500 mètres, cette artillerie est d’abord là pour lutter contres les petites unités à distance rapprochée. Suite à plusieurs essais, sa disposition sera modifiée, allant jusqu’à se réduire à 22 pièces, notamment à cause des déflagrations causées par les canons de 305 mm. La plage arrière se verra renforcée de deux canons Hotchkiss de 57 mm en 1915. Mais leur faible portée effective (1100 mètres) leur vaudra d’être remplacés par des canons de 3 pouces QF 20 cwt. D’une meilleure portée (7200 mètres) et d’une élévation supplémentaire de 30° par rapport aux Hotchkiss, ils offrent une meilleure couverture anti-aérienne.

Le HMS Dreadnought aura aussi pour lui des tubes lance-torpilles, 5 au total : un à l’arrière, qui sera démonté à la fin de la guerre et deux compartiments de deux tubes à l’avant.  Cet armement amena le bâtiment a être l’un des premiers de la Royal Navy à disposer d’un guidage de tir plus élaboré que précédemment. Ajouté à une télémétrie plus précise, un déclenchement électrique des salves par une direction des tirs centralisée rendit bien plus redoutable l’artillerie principale. Les ordres de tirs pouvant se transmettre à la voix ou électriquement, il fut aussi nécessaire avant-guerre de mieux protéger ces moyens de communication, ainsi que de multiplier les télémètres. S’il ne s’en trouvait que deux à bord de 1906 à 1912, 7 furent installés au total pour la période 1915-1918.

Autre plan qui synthétise bien les nouveautés et ce qui reste à améliorer, notamment une hune vite aveuglée par la fumée des cheminées

Autre plan qui synthétise bien les nouveautés et ce qui reste à améliorer, notamment une hune vite aveuglée par la fumée des cheminées

EN SERVICE.

Armé le 2 décembre 1906 et radié après la guerre en 1919, le HMS Dreadnought servira 15 ans et son principal fait d’armes sera sans doute… son lancement.

La révélation de ce nouveau cuirassé va en effet déclencher un choc dans les amirautés étrangères et entraîner une course à l’armement. Une course âprement disputée par la Kaiserliche Marine de Guillaume II qui réarmait déjà sa flotte. Aux États-Unis, la classe South Carolina voit le jour dès 1910, le Japon, craignant un futur conflit avec ces mêmes États-Unis s’y met dès 1912. L’Italie, pays de Cuniberti donc, lancera le Dante Alighieri en 1909. Et de même pour l’empire Austro-hongrois, le Brésil, l’empire Russe, l’Espagne… La France, elle, ne lancera la classe Danton qu’en 1910, préférant achever les pré-Dreadnought déjà en construction.

Les filets anti-torpille, une protection contre le sous-marin qui va prendre une place d'importance durant le premier conflit mondial.

Les filets anti-torpille, une protection contre le sous-marin qui va prendre une place d’importance durant le premier conflit mondial.

En dehors de cette « révolution » navale, le premier-né des cuirassés modernes aura en effet une carrière bien en-deçà de son arrivée fracassante. De 1907 à 1911, il sera navire-amiral de la Home Fleet. Remplacé dans ce rôle par le HMS Neptune en mars 1911, il est reversé à la 1ère division de cette même flotte. Lorsque la guerre éclate, le HMS Dreadnought est navire-amiral du 4ème Battle Squadron basé à Scapa Flow. C’est alors qu’arrive son plus notable fait d’armes : éperonner et couler le sous-marin U-29 le 18 mars 1915, ce qu’aucun autre cuirassé n’a jamais fait. En 1916, en cale sèche du 18 avril au 22 juin, le premier des cuirassés modernes ne participe donc pas à la bataille du Jutland. En juillet, il devient navire-amiral du 3ème Battle Squadron basé à Sheerness, où avec des pré-dreadnoughts, il constitue la ligne de défense contre des attaques directes de l’Allemagne contre les côtes anglaises. En mars 1918, il retourne à la Home Fleet et finit la guerre, sans jamais avoir utilisé son artillerie de 305 mm contre l’ennemi…

POSTÉRITÉ.

Le HMS Dreadnought est donc né d’un compromis de la vision originale de Fisher, celle qui aboutira aux croiseurs de bataille. Et le plus puissant coup que portera son artillerie sera donc la course aux armements déclenchée par son lancement. L’amiral Fisher ne se fera pas non plus des alliés dans son propre camp. Nommé à la tête de l’amirauté pour entreprendre une politique d’économie, son plan débutant avec le HMS Dreadnought verra mettre au rebut énormément de bâtiments de la Royal Navy, rendus obsolètes par cette nouvelle classe.  A tel point que l’amirauté allemande menée par Tirpitz, et soutenu, peut-être trop d’ailleurs, par Guillaume II, pensera rattraper ainsi le retard pour se constituer une flotte capable d’affronter l’Angleterre. Peine, perdue, outre de mauvais choix techniques, comme de garder les turbines à triple expansion, la Kaiserliche Marine au début de la guerre n’égalera pas la Royal Navy. De plus cet effort démesuré portée à la flotte allemande et facilité par la fascination de Guillaume II pour la marine, sera autant moins de soutien pour l’armée de terre. Mais pour l’Angleterre c’est aussi une course pour obtenir une flotte de plus en plus puissante et à un coût qui n’était pas prévu. Une flotte qui va rapidement passer au mazout comme combustible, or il faudra aller en chercher au moyen-orient. Ce qui géopolitiquement aura de lourdes conséquences dans le siècle à venir.  La puissance allemande néanmoins grandissante facilitera le rapprochement entre la France, la Russie et l’Angleterre. Mais là les conséquences se feront bien plus rapidement ressentir…

Sources:

– Los!, numéro 16 « Cuirassé et croiseur de bataille: origines, caractéristiques et différences »

– Guerres et histoire, numéro 2 « Dreadnought 1906, le cuirassé qui pousse à la guerre »

Interview de Pierre Grumberg sur le Dreadnought.

Fiche technique du HMS Dreadnought sur dreadnoughtproject.

Ross, Angus. « HMS Dreadnought (1906)—A Naval Revolution Misinterpreted or Mishandled? » The Northern Mariner (April 2010) 20#2 pp: 175-198.

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Le HMS Dreadnought, vers 1907 et avec la marque de navire-amiral dans la mature

Le HMS Dreadnought, vers 1907 et avec la marque de navire-amiral dans la mature

Le "Dreadnought hoax", en février 1910, le navire symbole de la toute puissance anglaise verra un groupe d'écrivains montant à bord et se faisant passer pour une délégation abyssine.  Parmi les plaisantins, on trouve notamment Virginia Woolf.

Le « Dreadnought hoax », en février 1910, le navire symbole de la toute puissance anglaise verra un groupe d’écrivains montant à bord et se faisant passer pour une délégation abyssine.
Parmi les plaisantins, on trouve notamment Virginia Woolf.

Togo, la mascotte du HMS Dreadnoughtn dans l'un des tubes de 305mm

Togo, la mascotte du HMS Dreadnought dans l’un des tubes de 305mm

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Catégories :Navires

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