LES CUIRASSES FANTÔMES DU PACTE TRIPARTITE (I) LE PLAN Z ET LA CLASSE « H »

Bismarck, Yamato… la deuxième guerre mondiale verra l’apogée technique des cuirassés. Une course à la puissance qui fut entamée en 1905 par le lancement du  HMS Dreadnought  et qui ne s’achèvera finalement qu’à la fin des années 30. Les derniers cuirassés construits seront les classe Iowa de l’US Navy,  dont le dernier de la série sera le USS Missouri admis au service le 11 juin 1944, le rôle étant d’abord la protection des porte-avions.

Ironique lorsque l’on sait que la doctrine était inversée avant le conflit, le cuirassé restant l’épine dorsale d’une flotte. Une opinion qui fut plus que bien ancrée dans toutes les amirautés.

L'amiral Raeder (1876-1960), commandant de la Kriegsmarine lors de la 1ère partie de la 2ème guerre mondiale, son conservatisme en matière de stratégie navale et son aveuglement quant à l'entrée en guerre avec l'Angleterre coûtera cher au 3ème Reich.
L’amiral Raeder (1876-1960), commandant de la Kriegsmarine lors de la 1ère partie de la 2ème guerre mondiale, son conservatisme en matière de stratégie navale et son aveuglement quant à l’entrée en guerre avec l’Angleterre coûteront cher au 3ème Reich.

Le second conflit mondial vit en effet les porte-avions et les sous-marins devenir les nouveaux “capital-ships”, la guerre sous-marine fut axée sur la rupture des lignes de ravitaillements et l’aéronavale embarquée prit la main dans bon nombre de batailles navales, notamment dans le Pacifique. [1]
Pourtant, parmi les fanas d’histoire navale, certains noms résonnent comme autant de “never-were”, de bâtiments qui ne furent jamais construits, ou presque. Beaucoup de “bruits de coursive” circulent sur ces “hyper cuirassés”, surtout ceux du 3ème Reich et du Japon impérial, qui auraient donc été respectivement les héritiers des classes Bismarck et Yamato. D’une utilité stratégique discutable, ces Léviathans ont pourtant bien failli exister. C’est une histoire écrite en marge, mais qui éclaire davantage certains égarements stratégiques navals qui ont coûté cher à leurs auteurs…

Novembre 1932, l’amiral Erich Raeder chef de la direction de la Reichsmarine fait signer au gouvernement Schleicher un plan de réarmement naval en trois étapes comprenant, entre autres, six bâtiments de ligne (« Panzerschliffe »). C’est pour lui l’occasion de redorer le blason de la marine allemande après l’humiliation du sabordage de 1919. Avant la fin de cette même année, l’Allemagne obtient de la conférence de Genève le “Gleichberechtigung”, l’égalité des droits sur l’armement vis à vis des autres nations européennes.,

Le changement de régime en 1933, arrête-t-il l’amiral? Pas du tout car non seulement, Raeder reste à la tête de la flotte mais il expose alors clairement sa vision au führer:

Je ne veux plus jamais avoir la guerre avec l’Angleterre, l’Italie et le Japon. La flotte allemande doit en conséquence être construite dans le cadre de ses missions à l’intérieur de la politique continentale européenne.”

Tout empreint de l’héritage de la navalisation entamée sous Guillaume II, l’amiral Raeder se conforte plus que jamais dans le rêve d’une grande marine allemande. Le 16 mars 1935, la Reichsmarine devient la Kriegsmarine et il en devient le commandant en chef. Le 4 juin commencent les négociations pour un accord naval anglo-allemand qui sera finalement signé le 18 du même mois. La flotte allemande peut dès lors avoir un tonnage équivalent à 35% de la Royal Navy pour la flotte de surface et 45% pour les sous-marins [2] ce qui constitue pas moins de l’équivalent de la flotte française ou italienne. Tout est fait pour rassurer l’Angleterre même si certaines voix, dont celle de Churchill, soulignent la trop grande marge laissée aux allemands. La course à l’armement avec la France est, elle, déjà engagée. L’Allemagne a vu sa classe Deutschland surpassée après la construction du Dunkerque, ce qui entraina le  lancement des Scharnhorst et  Gneisenau. La France, fin 1935, annonce alors la construction de son premier cuirassé de classe Richelieu. La réponse allemande? Ce sera en 1936 le début de la construction du Bismarck. Le concept d’emploi des forces destine alors les grands bâtiments du Reich à être engagés en mer du Nord et dans l’Atlantique en “Kampfgruppe”, groupes de combat constitués de croiseurs lourds, de porte-avions et de Panzerschliffe. Ces derniers sont d’ailleurs renommés “Schlachtschiff”, bâtiment de combat.

Pourtant, le Bismarck et son sister-ship, le Tirpitz, ne sont qu’une classe “intermédiaire”.

Une vision de ce qu'aurait pu être le H-39. Tiré du Los! n°3 "Le Plan Z"

Une vision de ce qu’aurait pu être le H-39. Tiré du Los! n°3 « Le Plan Z »

27 mai 1938, Hitler convoque Raeder. Il est question d’accélérer la construction de deux cuirassés de classe Bismarck, de renforcer les Scharnhorst et le Gneisenau (passage au calibre de 380mm) et de passer à un rapport de 100% pour la construction sous-marine vis à vis des anglais. Hitler ne cache plus l’imminence d’un conflit avec l’Angleterre qu’il prévoit vers 1947-48. Dans cette optique, il ordonne la construction de six cales pour des cuirassés d’une puissance jamais vue dans la marine allemande. C’est ainsi que se concrétise la classe H, plus tard connue sous le nom de H-39. Car c’est le 18 janvier 1939, via ce qui est désormais connu comme le” Plan Z” que la Kriegsmarine se voit donner l’ordre d’achever les 6 cuirassés prévus pour 1945, signe que le conflit avec l’Angleterre était de plus en plus imminent.

Pays Classe Construction Dimensions Déplacement Artillerie principale Ceinture Vitesse
Italie Vittorio Venetto 1934 238 / 33 m 47000 t 9 (3×3) 381 mm 350 mm 31,5 N
France Richelieu 1935 248 / 33 m 47500 t 8 (2×4) 380 mm 340 mm 32,6 N
Allemagne Bismarck 1936 251 / 36 m 51000 t 8 (4×2) 380 mm 320 mm 32,6 N
Grande-Bretagne King Georges V 1937 227 / 31 m 42000 t 10 (2×4 + 2) 356 mm 374 mm 27 N
Japon Yamato 1937 263 / 39 m 72000 t 9 (3×3) 460 mm 410 mm 27 N
URSS Sovietsky Soyuz 1938 269 / 39 m 65000t 9 (3×3) 406 mm 420 mm 28 N
USA South Dakota 1939 210 / 33 m 44500 t 9 (3×3) 406 mm 310 mm 28 N
Allemagne Classe H-39 1939 278 / 37 m 63 500 t 8 (4×2) 406 mm 300 mm 30 N

Les spécifications connues la classe H-39 étaient les suivantes (même si l’armement est parfois sujet à débat) :

Déplacement:  63 500 tonnes  à pleine charge
Longueur: 278 m
Maitre-bau: 37 m
Tirant d’eau: 10.2 m
Propulsion: 12 moteurs diesel pour une puissance de165 000 ch
Vitesse: 30 nœuds
Rayon d’action: 8,870 miles nautiques  à 19 nœuds
Equipage: 103 officiers et 1,962 hommes d’équipage
Artillerie: 4 × 2 canons de 406 mm
6 × 2 canons de 150 mm
8 × 2 canons de 105 mm
8 × 2 canons de 37 mm
Blindage: ceinture: 320 mm
tourelles: 360 mm
pont principal: 100 à 120 mm
Aviation embarquée: 4 hydravions Arado Ar 196

La classe H-39 était alors prévue pour être divisée en deux escadres accompagnées chacune d’un porte-avions classe Graf Zeppelin dans le but de livrer ce qui était encore dans bien des états-majors, la sacro-sainte “bataille décisive”. Les débuts d’aménagement de cales capables d’accueillir de tels cuirassés sont lancés, notamment à Hambourg, ainsi que la production des tourelles de 406 mm. 48 de ces dernières doivent être fabriquées dont la moitié pour la nouvelle classe de cuirassé. La premier de la série, dont la construction débute donc à Hambourg, recevrait même le nom d’ Hindenburg, 17000 tonnes d’acier étant déjà commandées ou même en chemin pour les ateliers Blohm &Voss.

Le premier H-39 en construction Hambourg dans la cale "Elbe 17" créée pour cette classe de cuirassé.

Le premier H-39 en construction Hambourg dans la cale « Elbe 17 » créée pour cette classe de cuirassé.

 

L'un des canons de 406 mm destinés à la classe H-39, ici réutilisé dans les fortifications du mur de l'Atlantique

L’un des canons de 406 mm destinés à la classe H-39, ici réutilisé dans les fortifications du mur de l’Atlantique

Pourtant, certaines choses étonnent dans les plans qui nous sont parvenus. Ne serait-ce que la présence d’une demi-douzaine de tube lance-torpilles immergées à la proue, arme dont l’utilité sur les cuirassés fut plus que discutable, et la présence de la catapulte pour l’aviation embarquée, de manière surprenante, sous la tourelle “D”, obligeant celle-ci à avoir ses canons constamment relevés! Ce dernier apport apparaît comme une solution hasardeuse aux catapultes de la classe Bismarck situées derrière la cheminée. Autre problème, le maitre-bau de plus de 37 mètres aurait dû amener à des travaux supplémentaires du canal de Kiel, la route par la Norvège multipliant les risques d’être repéré.

Mais toutes ces questions, et bien d’autres [3], feront long feu le 1er septembre 1939 lorsque Hitler envahit la Pologne. Deux jours plus tard, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne, soit près de six ans d’avance sur ce que le chancelier du 3ème Reich affirmait à Raeder… Fin 1941, la classe H-39 sera interrompue, ferraillée, et les canons de 406 mm déjà construits établis dans des batteries de défense terrestres [4]. Elle continuera pourtant de vivre à travers les bureaux des ingénieurs navals à travers plusieurs classes, de H-41 à H-44, qui furent toutes autant de chimères démesurées dont la dernière aurait abouti à un cuirassé avec un déplacement de 130 000 tonnes!  Pour comparaison l’actuel porte-avions USS Georges H.W. Bush a un déplacement de 98 000 tonnes. Parmi les nombreux projets sortis des bureaux d’études rattachés à la Kriegsmarine, ceux des cuirassés font plus office de fantasmes que de projets sérieux. L’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941) et la bataille de Midway (3-7 juin 1941) renvoient comme les deux faces d’une même pièce à la nouvelle suprématie des porte-avions et qui ne se démentira jamais durant le conflit. L’amiral Raeder porte aussi une grande part de responsabilité, l’organisation et la doctrine de la Kriegsmarine est alors un amas de contradictions entre la fantasme de la « grande bataille » et la guerre aux voies de commerce par les sous-marins et le cuirassés de poches. Une manque de stratégie globale et coordonnée fait alors gravement défaut aux forces navales allemandes au début de la guerre. Les conséquences seront bénéfiques à celui-ci qui écrit alors la stratégie des forces sous-marines du 3ème Reich, l’amiral Dönitz…

Sources:
Los! N°3 « Le plan Z » (le tableau comparatif en est notamment tiré)
– Conway’s all the fighting ships (1922-1946) – Robert Gardner
Histoire de la marine allemande – François-Emmanuel Brezet
– German Warships: 1815–1945 –  Erich Groner

[1] Pour les premiers, la guerre de l’Atlantique et l’action des sous-mariniers américains au sein de la flotte marchande japonaise en fut deux démonstrations incontestables. Pour les seconds, le changement de doctrine US qui s’entama avec Pearl Harbor, fut concrétisé par la bataille de Midway.

[2] L’Angleterre aurait été prête à accorder 100% pour les sous-marins, mais le 3ème Reich préfère faire profil bas suite aux souvenirs du dernier conflit mondial…L’adhésion au protocole de Londres l’année suivante conformant la guerre sous-marine à l’ordre de prises sera également une manœuvre d’apaisement apparent.

[3] Dont l’épineuse question des ressources matérielles nécessaires à la construction d’une telle flotte!

[4] Onze pièces furent construites, les Schnelladekanone C/34. Trois seront versées à la batterie “Lindemann” en atlantique, les huit autres aux fortifications norvégiennes.

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Catégories :Navires, Poseidon

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